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Le Gabon à la croisée des chemins

Tribune libre de Guy Nang Bekale

Le peuple gabonais réclame toujours la reconnaissance et la validation de son vote de la présidentielle de 2016 en faveur de l’alternance et du changement. Bientôt les législatives-locales seront derrière ou devant nous pendant que la présidentielle, dans le même temps, revient en force dans l’actualité et le débat politique national.
Ceux qui aiment sincèrement et sans calcul le Gabon et son peuple souffrent en observant le déroulement des évènements survenus depuis 2016. Le sentiments qui habitent la très grande majorité des patriotes, qu’ils soient civils, militaires, mariés, célibataires, salariés, commerçants, artistes ou chômeurs sont la honte, l’incompréhension, la tristesse et la colère. La honte d’être la risée des autres peuples francophones noirs ; l’incompréhension du mauvais fonctionnement des institutions républicaines, en particulier de la Cour constitutionnelle et des forces armées dont le peuple attend qu’elles manifestent leur sens patriotique et de justice. La tristesse parce que malgré les annonces de faramineux budgets annuels, on ne décèle aucune amélioration significative dans les conditions générales de vie des Gabonais les plus nécessiteux ; non pas forcément en termes de gains individuels, mais de jouissance des infrastructures collectives de bonne qualité, fiables et robustes. La tristesse de vivre dans un pays qui donne au monde une image de plus en plus anarchique et dangereuse au regard des violences exercées sur les personnes physiques et morales.
Enfin la colère de se sentir embrigadé par un système politique autocratique qui ne laisse aucun espace aux acteurs politiques de l’opposition pour exercer leurs activités et qui refuse de se soumettre au pouvoir du peuple qui est le souverain. En 3 ans, les Gabonais ont voté à deux reprises ; une présidentielle suivie des législatives-locales qui ont toutes été marquées par une gestion scabreuse et brutale conduite par des institutions illégitimes et partisanes. Les blessures des violents actes de la présidentielle de 2016 ne sont pas encore cicatrisées et le peuple attend toujours impatiemment que Jean Ping, le vainqueur de l’élection, soit installé au pouvoir. Après 2016, le calendrier électoral officiel a été perturbé en provoquant les reports des législatives qui se sont finalement tenues en même temps que les locales. L’écrasante victoire du pouvoir PDG n’a surpris aucun observateur et analyste averti et sérieux. Quant à l’opposition électoraliste qui a participé à ce scrutin et qui en est sortie avec 17 élus sur 143, elle doit tirer les leçons de sa débâcle.
Ces piètres résultats doivent conduire l’ensemble de l’opposition à se reconstruire autour de son leader Jean Ping pour préparer l’avenir à court terme. Ce court terme est intimement lié au contexte politique du moment qui est marqué par des informations, vraies ou fausses, relatives à l’état de santé jugé préoccupant d’Ali et aux décisions y relatives que prendraient les institutions chargées de l’application des dispositions de la Constitution en cas d’indisponibilité prolongée de ce dernier. De son vivant, tout homme pose plusieurs actes : il aime, il hait, il travaille, il donne, il demande, il vole, il ment, il se marie, il divorce, il procrée et il tue…en ignorant la signification et le sens suprêmes de la vie et en se souciant peu de la portée de ses paroles, de ses actes, de ses agissements et de son comportement. L’évènement et l’instant les plus importants de la vie se trouvent dans la forme et la ferveur que prennent sa mort, ses funérailles ; en particulier quand il a exercé une haute fonction administrative ou politique quand vient le repos. Si un peuple, qui a pour tradition de se lamenter et de pleurer à la mort de ses semblables, se met à jubiler et à festoyer en apprenant les malheurs de l’un des siens qui a vécu au milieu d’eux pendant des décennies, c’est que forcément il y a un grave problème entre ce peuple et une fraction de ses membres.
Les responsables étatiques ont tergiversé et tourné en rond avant d’annoncer au pays ce qui maintient le président hors du Gabon et qui est susceptible de provoquer une vacance de pouvoir. Sur la toile, les internautes se déchaînent. Plusieurs versions sont postées accompagnées de photos d’Ali. La version officielle dit que le président a pris un repos suite à une sévère fatigue causée par une trop grande charge de travail ; l’autre, qu’il est dans un état critique suite à un accident cardio-vasculaire (AVC), la dernière version va jusqu’à annoncer sa mort. La confusion est si totale et abondamment entretenue que personne ne peut prétendre détenir ou dire la vérité. C’est face à cette troublante et émouvante situation, pleine d’incertitudes et d’inconnues qui a un air « de déjà vu et vécu », que le pouvoir émergent, ses démembrements civils et militaires, la Coalition pour la nouvelle République (CNR), les résistants et le peuple gabonais tout entier se trouvent placés. Situation caractérisée par plusieurs données non négligeables que tous devraient gérer avec tact, patriotisme et courage.
D’abord un chef d’Etat absent pour cause de maladie dont l’issue est hypothétique et incertaine. Ensuite, un compatriote élu président de la République qui réclame sa victoire pour accéder au pouvoir soutenu par une grande partie du peuple qui exige le respect de son vote. Puis, une Assemblée nationale, un Sénat et des conseils locaux en renouvellement, non installés, non légaux et sans légitimité.
Enfin, une Cour constitutionnelle décriée et illégitime. Le Gabon est dans cette troublante conjoncture inédite qui s’apparente à un vide juridique à grande échelle qui n’a que deux perspectives : soit qu’Ali revienne en forme pour reprendre la fonction de chef, soit qu’il revienne sans plus être apte à l’exercer. Dans ces cas de figure, deux voies sont possibles pour assurer la continuité des activités de l’Etat. L’une relève de la politique, l’autre de la loi. En effet, en cas de vacance du pouvoir d’Etat, la Constitution institue une période intérimaire conduite par le président du Sénat pour organiser l’élection d’un nouveau chef d’Etat. Mais étant donné que nous sortons d’une présidentielle, scrutin politique majeur, qui a causé moult dégâts au pays, pourrait-on valider la victoire de son véritable vainqueur qui est Jean Ping en recourant à une « solution politique », par consensus, qui, certes, serait source d’inextricables divergences parce qu’elle nécessiterait que l’on revienne au traitement du contentieux de la présidentielle de 2016 ? Surtout, les juges constitutionnels pourraient subitement devenir puristes en arguant que « la loi est dure, mais c’est la loi », qu’ils ne peuvent pas se déjuger et que : « ce qui est fait est fait ». Quant à la voie constitutionnelle, qui est incontournable, elle pèche par le discrédit et la réputation de partialité des institutions qui ont la charge de la mettre en œuvre ; par leur connivence, leur appartenance au système et par la proximité de leurs responsables avec le pouvoir. L’exigence est que si une élection présidentielle se tient prochainement, elle devrait obligatoirement être fiable et juste.
Aujourd’hui au Gabon et pour quelques temps, une élection présidentielle transparente et propre se transformerait indubitablement à un plébiscite de Ping ou à un référendum pour la confirmation de sa victoire de 2016. Aucun compatriote candidat à la présidentielle aujourd’hui au Gabon ne peut battre Ping dans une élection transparente ; sauf à vouloir refaire 2016. Or, 2018 ne doit plus être 2016. Puisque ce qui nous unit doit être plus fort que ce qui nous oppose, personne n’a le droit de souhaiter la mort de son prochain. Mais, hélas, il y a des compatriotes qui considèrent et traitent les autres comme des gibiers de potence, des bêtes qu’il faut abattre sans scrupules. La situation actuelle va permettre de savoir qui est qui et qu’est-ce que certains veulent faire du Gabon. Le Gabon doit être gouverné au profit de l’ensemble de ses habitants de toutes les ethnies et de toutes les provinces. Aucun individu, aucun groupe socio-linguistique, aucune province n’est propriétaire du Gabon. Le Gabon est le patrimoine de tous ses fils qui sont tous mortels. Par conséquent, il est inutile et absolument vain et insensé de vouloir tuer pour des intérêts égoïstes éphémères. Le temps vient et il est là pour que chacun se ressaisisse et se montre digne. Personne n’a le droit d’agir contre l’autre ou contre le Gabon. Nous devons nous acheminer en confiance et avec assurance vers la « réconciliation nationale » sous la conduite du président élu de la nouvelle République. L’erreur, la bêtise, la faute qu’il faut éviter de commettre sont le recours à un coup d’Etat militaire, le montage d’un coup d’Etat civil constitutionnel de palais et/ou l’organisation d’une élection frauduleuse et meurtrière semblable à celle de 2016. Dans tous ces schémas, le résultat serait le même : le pays, plus qu’auparavant, sera durablement ingouvernable et plongé dans la chienlit. Le peuple gabonais attend la validation officielle des résultats des législatives-locales et l’installation de leurs organes dirigeants ; la formation du prochain gouvernement et, surtout, la vérité sur l’état de santé d’Ali Bongo Ondimba. Tout citoyen en position de responsable étatique ou politique n’appartient plus à sa famille, à son clan, à sa province. Il « tombe dans le domaine public » avec ce que cela comporte de désillusions, de critiques et d’invectives. Il faut de tout pour faire une société humaine.

Quelle stratégie pour l’opposition après les législatives ?

Les mauvais résultats de l’opposition aux législatives-locales doivent susciter une réflexion-action pour réorganiser et redynamiser la CNR ; réflexion-action qui pourrait débuter par la mobilisation et la restructuration de chacune de ses composantes en intégrant les organisations, les partis et les personnalités politiques qui ont fait défection en allant aux élections et qui exprimeraient honnêtement le désir de regagner, sans état d’âme, la coalition. La diaspora, qui est le rempart de la résistance, doit être encouragée et appuyée pour lui permettre de continuer ses activités méthodiquement et avec plus de détermination. Quant au président Jean Ping que le pouvoir a assigné en « résidence surveillée » depuis plusieurs mois et qui, par conséquent, n’a plus qu’une faible marge de manœuvre visible pour agir, il doit être suppléé par des personnalités et les chefs des partis politiques qui devraient, sans relâche, monter au créneau pour affirmer la présence de la coalition. Cette dernière doit s’obliger à se contenter du peu d’espace politique que la loi fixe pour l’exercice des activités démocratiques et de s’y engouffrer afin de valoriser le programme politique sur lequel Ping a été élu, de sensibiliser les populations et les partenaires du Gabon sur ses propositions pour le redressement du pays. L’éventualité d’entreprendre des tournées intra-provinciales de la coalition est à intégrer dans le débat sur les actions à engager. La crise post-électorale de la présidentielle de 2016 ne sera derrière nous que lorsque Ping accédera au pouvoir ; même si cela doit durer jusqu’en 2023.
Dans quelques jours ou semaines, nous aurons une meilleure visibilité sur l’imbroglio politique qui tient la République gabonaise, son peuple et les autres peuples africains et du monde en haleine. A l’évidence, le Gabon « est à la croisée des chemins » et, avec lui, l’Union européenne conduite par la France qui doivent, en compagnie des Gabonais, prendre avec prudence et dextérité le dangereux virage socio-politique qui est en ligne de mire pour éviter une embardée qui provoquerait un accident mortel. Les simples gens, les juristes, les sociologues, les politologues, les économistes, les historiens, les anthropologues et tous les autres penseurs et analystes ont « du pain sur la planche » pour transformer cette crise en une opportune occasion pour en sortir. Que ceux qui veulent la réconciliation nationale se prononcent clairement ici et maintenant.

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