Entre préjugés sociaux, chômage, valorisation excessive du diplôme et méconnaissance des activités de subsistance, l’accusation de paresse portée contre les Gabonais mérite d’être sérieusement interrogée. Car, loin des bureaux et des administrations, des milliers de compatriotes se battent quotidiennement pour nourrir leurs familles, souvent au prix d’efforts physiques considérables.
Et si le procès en « paresse » régulièrement intenté aux Gabonais reposait moins sur un manque de volonté de travailler que sur une mauvaise appréciation de ce que signifie réellement le travail ? C’est la réflexion soulevée par un compatriote dans une vidéo diffusée, il y a trois jours, sur la web TV dénommée La Télé Mobile, intitulée « Le Gabonais est-il un paresseux ? ». Face caméra, celui-ci déconstruit un cliché qui circule dans certaines communautés étrangères et sur Internet, selon lequel les Gabonais seraient peu enclins aux activités manuelles, commerciales et entrepreneuriales.
Son argumentation mérite attention : la paresse ne saurait être confondue avec l’absence d’un emploi salarié ou d’une activité économiquement valorisée. Étudier pendant quinze ou vingt ans, décrocher des diplômes et multiplier les démarches pour obtenir un emploi constituent également des formes d’effort, notamment intellectuel. Le problème serait donc moins une prétendue absence de volonté qu’une conception sociale du travail qui privilégie certains métiers au détriment d’autres.
Une conception restrictive de la réussite
Au Gabon, les études sont traditionnellement présentées comme le principal ascenseur social. Pour de nombreuses familles, investir dans la scolarité des enfants représente l’espoir d’une vie meilleure, généralement matérialisée par l’obtention d’un diplôme, l’accès à un emploi stable et, idéalement, l’intégration dans la fonction publique.
Cette aspiration est parfaitement compréhensible. Mais elle a progressivement installé une hiérarchie entre les professions. Le travail de bureau est souvent considéré comme une réussite, tandis que les métiers manuels, le commerce de proximité ou les activités informelles sont parfois perçus comme des occupations de second rang.
Cette représentation contribue à détourner une partie des jeunes de certaines opportunités économiques. Pendant que des diplômés attendent un recrutement dans l’administration ou une entreprise, des activités pourtant accessibles restent insuffisamment investies par les nationaux.
À l’intérieur du pays, des Gabonais qui travaillent pour survivre
L’argument de la paresse devient encore plus difficile à soutenir lorsqu’on observe les conditions de vie des populations installées dans les provinces. Dans plusieurs localités de l’intérieur du pays, où les possibilités d’emploi salarié sont limitées, des milliers de compatriotes ont développé des activités de subsistance pour faire vivre leurs familles.
Il suffit d’observer le quotidien de certains pêcheurs qui passent de longues heures sur les cours d’eau et les lacs, parfois dès les premières heures du jour, pour capturer du poisson destiné à la consommation ou à la commercialisation. D’autres pratiquent la chasse, parcourant parfois de longues distances en forêt pour rapporter du gibier. À côté de ces activités, des hommes s’adonnent à la collecte et au transport du sable destiné aux chantiers de construction, tandis que des femmes gagnent leur vie en écaillant, nettoyant et préparant du poisson pour les revendeuses et les consommateurs.
On retrouve également des compatriotes dans les petits travaux agricoles, le débroussaillage, la maçonnerie, le transport de marchandises, la vente de produits vivriers et diverses prestations occasionnelles.
Toutes ces activités exigent du courage, de l’endurance et une réelle capacité à supporter la pénibilité. Elles ne procurent pas nécessairement des revenus importants, mais permettent à de nombreuses familles de se nourrir, de payer les frais de scolarité des enfants et de faire face aux dépenses quotidiennes.
Ces Gabonais ne disposent pas toujours d’un salaire mensuel, d’une protection sociale ou d’une garantie de revenus. Pourtant, ils travaillent. Leur activité est simplement moins visible dans les statistiques de l’emploi formel et moins valorisée dans les représentations sociales.
Le petit commerce, une opportunité encore sous-exploitée
Dans les centres urbains, la question se pose autrement. La vente ambulante, les cafétérias, les salons de coiffure, les petits restaurants, les commerces de détail et les activités de transport constituent autant de possibilités d’autonomie économique.
L’intervenant évoque notamment le témoignage d’un vendeur ambulant de café burkinabè qui lui aurait affirmé exploiter trois cafetières à Libreville et réaliser des revenus mensuels intéressants. Il cite également l’exemple d’un salon de coiffure dont les recettes journalières pourraient représenter, sur un mois, un chiffre d’affaires conséquent. Ces montants restent des témoignages non vérifiés et ne doivent pas être confondus avec des bénéfices nets.
L’intérêt de ces exemples réside néanmoins dans leur enseignement : une activité qui paraît modeste au départ peut devenir une véritable entreprise lorsqu’elle est bien organisée, développée et réinvestie.
Sortir du complexe du métier dévalorisant
Il serait cependant injuste de généraliser les comportements et d’opposer les Gabonais aux ressortissants étrangers. Les uns comme les autres travaillent, entreprennent et rencontrent des difficultés. La question fondamentale est plutôt celle des mentalités, de l’accompagnement économique, de la formation professionnelle et de l’accès aux financements.
L’école doit préparer les jeunes non seulement à rechercher un emploi, mais également à créer leur propre activité, car comme on dit, » il n’y a pas de sots métiers, il n’y a que de sottes gens ». Les pouvoirs publics ont, de leur côté, un rôle déterminant à jouer en facilitant l’accès au crédit, en accompagnant les initiatives locales et en structurant les petits métiers.
Au fond, le véritable défi n’est pas de savoir si les Gabonais sont paresseux. Il est de comprendre pourquoi tant de compatriotes, pourtant disposés à travailler, peinent à transformer leurs efforts en activités économiques durables et suffisamment rémunératrices.
Car un pêcheur qui affronte quotidiennement les eaux, un collecteur de sable qui fournit un effort physique considérable, une femme qui écaille des dizaines de poissons pour gagner sa journée ou un chasseur qui parcourt la forêt pour nourrir les siens ne sont certainement pas des exemples d’oisiveté.
Il est temps de cesser de mesurer le travail à l’aune du statut social, du diplôme ou de la nationalité de celui qui l’exerce. La dignité ne réside pas dans le métier que l’on affiche, mais dans l’effort que l’on consent pour vivre honnêtement.
Par R.E



