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Interview de Pierre Claver Akendengue : « En Centrafrique, il est reconnu que c’est la France qui renseigne les rebelles sur les positions de l’armée centrafricaine. »

Il prend difficilement la parole pour parler à la presse. Et lorsqu’il décide de le faire, Pierre Claver Akendengue (PCA) délivre toujours un message profond Un message qu’il faut déchiffrer et décoder. Parlant en même temps aux initiés et aux profanes. A 78 ans, l’homme suscite toujours admiration et curiosité. Tant sa musique et son art ont traversé les âges, les frontières et hissés le vert-jaune-bleu bien au-delà des océans…Nous reprenons ici, l’interview qu’il a accordée à nos confrères du journal Le Mbandja.

Le Mbandja : Pensez-vous qu’Africa Obota est-elle en phase avec elle-même ?

PCA : Pour répondre à cette question, il me paraît d’abord opportun de préciser ma personnalité de base, source première de mon inspiration.
L’être humain est soumis à une double exigence : conserver son identité et donc se perpétuer d’une part, se complexifier et donc évoluer d’autre part.
Ensuite, je suis né dans une petite île dénommée Aouta, au Sud-ouest du Gabon, en pays nkomi encore appeler Nandipo.
Dans mon île, la valeur fondamentale c’est « Ngulu« , désigné « force vitale » par le révérend père Temples, un franciscain. Ngulu est une énergie qui circule dans la nature, à la manière d’un courant électrique qui meut et pénètre tout l’univers et fait ainsi des uns les parents des autres.
Le cosmos est donc, dans son entièreté, une entité unique constituée cependant de cinq sous-ensembles :
– premièrement, Ntye – la terre, d’où Africa Obota ;
– deuxièmement, Awanaga : les humains ;
– troisièmement, Ayama : les bêtes ;
– quatrièmement, Elonga : le séjour des morts ;
– cinquièmement, Awirondjogo : le séjour des génies.
La terre est donc un être vivant et sacré. D’où la chanson « Africa Obota », Afrique notre mère immortelle ; cette Afrique-là est et sera toujours digne d’intérêt.
Tenez ! L’Afrique est un grand gisement de ressources :
– la première ressource, c’est la richesse du sous-sol : Afrique terre fertile ;
– la deuxième ressource, c’est la forêt : Afrique des essences rares ;
– la troisième ressource, c’est l’énergie : Afrique terre des gaz, du pétrole, des ressources hydrauliques et d’énergies solaires ;
– la quatrième ressource, c’est la grande diversité des ressources minières : Afrique terre des 35 % des réserves mondiales minières et pour le cobalt, 85 % des ressources connues ;
– la cinquième ressource, ce sont les ressources humaines : Afrique, terre d’un milliard deux cent millions d’individus aujourd’hui et la projection pour les années 2050 est de deux milliards d’Africains, dont 65 % de jeunes ;
– la sixième ressource enfin, c’est son immense diversité culturelle, ses arts, sa spiritualité.
L’Africain doit donc avoir une vision positive du continent : l’Afrique, un bateau qui largue ses amarres, une terre d’opportunités.

Pensez-vous que le passé colonial de l’Afrique francophone a des influences sur la politique africaine aujourd’hui ?

« Ecoutez bien ! Multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature, pas de censure, c’est la direction qu’il faut prendre« .
Ce sont là les directives du président François Mitterrand aux dirigeants africains lors du sommet de la Baule, en France, en 1990. Evidemment, ces mots sont tombés dans des oreilles de sourds.
Par exemple, nous avons vu des coalisés larguer des armes de destruction massive sur la Côte d’Ivoire, la Lybie, l’Irak etc.
Particulièrement, concernant Laurent Gbagbo et Kadhafi, leur crime est d’être coupables aux yeux de la France de vouloir sortir de la zone cfa et ériger une monnaie panafricaine, étape-clé vers l’autonomisation progressive de notre continent, en application du principe de l’auto-détermination des peuples prôné par les Nations-Unies. C’est une étape capitale vers le rêve de nos illustres prédécesseurs : les Etats unis d’Afrique.
Kadhafi, comme on le sait, connut une mort atroce. etc.
Quant à Laurent Gbagbo, la France, armant les rebelles qui combattaient contre lui, il eut des bombes sur son palais et fut conduit en prison à la Haye dix ans durant.
Plus près de nous, la mission européenne avait reconnu la victoire électorale de Jean Ping en 2016 et c’est la France qui s’est opposée à l’avènement de Jean Ping à la présidence du Gabon.
En Centrafrique, il est reconnu que c’est la France qui renseigne les rebelles sur les positions de l’armée centrafricaine. Alors qu’au Tchad, il y a quelques années, c’est la France qui renseigne le gouvernement tchadien sur les positions des rebelles.
N’oublions jamais le camp Thiaroye quand, pour récompenser les tirailleurs dits sénégalais, qui ont combattu pour libérer la France, les Français ont tiré sur ces combattants en 1944.
Plus récemment, en 1994, la France est encore et toujours impliquée dans les évènements concernant le génocide au Rwanda, idem pour les récents évènements au Tchad, etc.
Je ne saurais terminer ce petit sommaire, devoir d’inventaire, sans mentionner la présence, même résiduelle, de quelques coopérants français dans nos administrations, notamment militaires, ainsi que le maintien des bases militaires françaises en Afrique. Ce qui fait dire à certains que la France est la reine mère des coups d’Etat en Afrique francophone.
La responsabilité avérée du colonisateur sus-évoquée ne nous fait pas oublier la mauvaise gestion de nos gouvernants, notamment ceux du pré-carré français.

Dans vos textes, il y a un doux mélange de poésie mêlée de militantisme où vous dénoncez à votre manière les maux qui minent notre société.

La poésie c’est l’art de suggérer. L’artiste doit prendre sa part de responsabilité par rapport au corps social. L’art ne doit pas être qu’un divertissement.
La prise de responsabilité de l’artiste par rapport au corps social participe à la conscientisation des masses, des jeunes générations ainsi que de l’opinion nationale et internationale. C’est pourquoi l’artiste ne doit pas parler pour ne rien dire. L’artiste, dit-on, est la voix des sans voix.

Comment est né l’artiste Pierre Akendengue, le citoyen militant ? C’est parti de quoi ?

Il est au service de ceux qui subissent l’histoire et non de ceux qui la font.
Très tôt, dès ma tendre enfance, j’ai été confronté aux personnes vivant de leur force de travail pour un salaire de misère.
En effet, Port-Gentil, la capitale économique du Gabon, est la première ville cosmopolite du pays. Les gens venaient de toutes les provinces du Gabon et y compris de toute l’Afrique, notamment l’Afrique de l’ouest pour y vendre leur force de travail. Ils y venaient aussi avec leurs cultures. Ce qui a fortement contribué à mon enrichissement culturel.
Les gens venaient vendre leur force de travail, notamment à la Compagnie française du Gabon (CFG) qui fabriquait des feuilles de contre-plaqués. On y travaillait à temps plein, 24h/24, selon un système de roulement. Les travailleurs s’y rendaient à pied et parcouraient des kilomètres selon leurs horaires de travail.
D’autres travaillaient aussi à la Société pétrolière de l’Afrique équatoriale française (SPAEF). Là aussi les horaires étaient draconiens, etc.
Cela va sans dire que les salaires étaient aussi de misère. Cela a été ma première rencontre avec le prolétariat. Et c’était très révoltant. D’où ces quelques extraits d’une de mes chansons Atongowanga : « ...ma sœur travaille à l’usine, sa main fut sectionnée sans indemnisation… ; mon oncle travaille à l’usine de bois, mais il n’a pas de maison… ».
Toutefois, comme dit plus haut et comme une compensation, on peut relever les différents modes d’expressions culturelles vivantes attractives, à l’exemple de la retraite aux flambeaux Sankwandji Demon de l’Afrique de l’ouest ou encore l’Ivanga des femmes myènè, l’Okoukwè, un rite initiatique masculin des Myènè ou encore le Ndjobi du Haut-Ogooué, etc.
Sur un autre plan, de nos jours, un peu partout en Afrique la minorité dominante dit : «  J’ai le pouvoir et donc la richesse qui va avec « . De fait, l’appétit du pouvoir force de tout manger même sans appétit, oubliant que le ventre est le premier ennemi de l’homme. C’est ainsi que les trop riches fabriquent les pauvres. Ici règne l’art du divertissement.
D’où la mauvaise gouvernance : corruption, pillage de richesses, gabegie, déficit de démocratie, dictature, la misère par ci, la misère par là. D’où les guerres fratricides, avec des armes que l’Afrique ne fabrique pas, fabriquées par les grandes puissances qui pillent les richesses pendant que les Africains se battent.
On a vu, dans certains pays, des guerres fratricides avec enrôlement d’enfants soldats, avec des femmes comme butin de guerre, viol de nos femmes, viol de nos mères, viol de nos sœurs.
L’Africain considère alors son frère comme son ennemi et sa propre survie dépend alors dans ces conditions de la disparition du frère.
C’est pourquoi l’artiste est aussi ferment de contestation sans laquelle la société risque de se scléroser.
L’artiste engagé doit alors prendre la parole. Il ne doit pas se taire. L’artiste engagé doit s’indigner.
Même si, sur un plan plus général, l’art a pour mission d’éclairer les consciences, d’apaiser les cœurs.
Normalement, pour l’artiste, l’alternative au statu quo s’obtient par la négociation, le dialogue et non par les armes.

Dans vos chansons et l’ensemble de votre répertoire, les oiseaux ont toujours occupé une place très importante. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

De tous les êtres de l’univers, selon la tradition nkomi, les plus proches parents des êtres humains ce sont les oiseaux. Parce que hommes et oiseaux sont descendants d’un ancêtre commun : Kera, les oiseaux descendent d’Ayoni Kera, les humains d’Aniambié Kera. Mais, sur un plan plus général, Ngulu, la force vitale, fait des uns les parents des autres.
C’est ainsi que chaque oiseau est un messager particulier. Par exemple, Poé. Son chant provoque la pluie ; Ezengue l’arrivée d’étrangers ou d’un bonheur ; Evoviè l’imminence d’un malheur ou la proximité d’un mauvais esprit ; Ekuru l’ami des sorciers ; le perroquet c’est un messager ; Epuguzu adresse ses prières aux génies le soir venu ; la perdrix annonce le jour nouveau vers cinq heures du matin tout comme le coq. Arondo allonga chante vers trois heures du matin. etc.
D’une manière plus générale, les contes de mon enfance sont peuplés d’oiseaux à qui on fait jouer des rôles d’hommes.

Cela découle-t-il du fait que vous soyez très sensible sur les menaces qui pèsent sur la nature et sur la biodiversité ?

L’homme africain vit en symbiose avec la nature, en particulier au Gabon. Nous sommes un peuple sous forestier selon l’expression de feu Docteur Eloi Rahandy Chambrier, avec un incessant va et vient entre l’Université de la forêt et la modernité qu’est la vie dans nos cités.
Fortement enraciné dans mon passé dans l’ile qui m’a vu naître – Nandipo a imprimé en moi, parce que enclavé, un sentiment de fierté, de liberté, de jalousie de ma liberté, d’authenticité et un attachement quasi-viscéral à cette contrée à nulle autre pareille. Enraciné dans ce passé, je me situe mieux aujourd’hui et j’appréhende les vicissitudes, les dérives, la mal gouvernance et notamment, les atteintes à la biodiversité, les menaces…
Plus on s’enracine dans le passé, mieux on respecte le présent. A terme, on n’a l’Amour de son pays et de ceux qui le compose. C’est le symbole même de l’Afrique éternelle.

La source de votre inspiration est fortement ancrée du peuple Nkomi, votre héritage culturel et spirituel qui aura donné une direction à votre carrière. Vous devez tout à ses rites et traditions ?

La conception du monde de mon Afrique natale me donne un cadre d’inspiration constitué de quatre formes de musiques :
-Premièrement, la musique profane : qui est l’exaltation de la vie. On y dénombre la musique de travail, d’appel, de réjouissance etc…
-Deuxièmement, la musique rituelle funèbre : qui est l’expression du chagrin devant la mort.
-Troisièmement, la musique d’initiation sous ces deux formes : initiation des classes d’âges d’une part, initiation aux choses sacrées d’autre part.
-Quatrièmement, la musique de transe : la transe de possession par exemple ; un esprit est sensé posséder une personne et la personne parle au nom de cet esprit.
C’est une musique frénétique incitant à la danse et qui passe dans la musique tradi-moderne comme musique de danse. Une sorte de passerelle entre l’université de la forêt et la modernité dans nos cités.
Mais comme dit plus haut, l’être humain est appelé à se complexifier, c’est-à-dire évoluer.
La musique et la chanson en particulier ont pour vocation d’être chantée par tout le monde ; elles ont une vocation universelle. A ma base musicale endogène, j’intègre des éléments exogènes puisés dans la musique du monde par exemple.

Mais je n’omettrai pas de rappeler que j’ai suivi des cours de solfège au collège Bessieux, à Libreville, tenu par des religieux catholiques du Saint-Esprit dès la classe de cinquième. J’ai fait le chant choral pendant toute la durée de ma scolarité au collège Bessieux.
C’est là que j’ai rencontré le chant grégorien qui avait un fort retentissement par rapport à la musique rituelle des veillées auprès de mon oncle, papa Dominique Rolwana, qui était un grand initié dans la religion du bwiti, une des grandes religions du Gabon. Papa Dominique était aussi un guérisseur de renom, ses séances de guérison se passaient au cours des veillées ou le chant rituel était partie intégrante du processus de guérison.
Ensuite, arrivé en France au lycée Potier, à Orléans, j’ai été accueilli dans une chorale. Ce qui m’a permis une plus grande maîtrise du solfège et des partitions musicales.
En dehors de ces formations sur le tas, je suis rentré au petit conservatoire de la chanson de Mireille en 1967. C’était là une formation destinée aux jeunes gens, filles et garçons, qui se destinaient au métier de chanteur. J’y avais été admis comme tous les autres élèves sur concours avec la chanson « Poé » et Mireille m’avait alors incité fortement à chanter, surtout dans ma langue maternelle.
Par ailleurs, j’ai, en outre, suivi, pendant un an, des cours de musicologie à l’institut Michelet, qui dépendait de la Sorbonne en 1970, ainsi que des cours d’ethno-musicologie à l’Ecole pratique des hautes études (Paris) en 1971. Toutes ces formations je les suivais parallèlement à mes études de psychologie (troisième cycle).
In fine, je suis docteur en psychologie – option anthropologie sociale et culturelle. Le titre de ma thèse en psychologie : Religion et éducation traditionnelle en pays nkomi au 19è siècle – thèse soutenue à la Sorbonne en 1987.
En résumé, ces deux mondes culturels ont forgé ma personnalité de base ;
D’abord, dès mon jeune âge, j’ai été confronté à prendre part aux sentiments collectifs, à participer aux cérémonies religieuses au cours desquelles la musique sacrée, la forme la plus savante de la musique ancestrale, était de rigueur.
Ensuite, j’ai rencontré, comme dit plus haut, le chant grégorien dans les établissements des Curées, un retentissement très fort par rapport à l’univers traditionnel de mon enfance. C’est tout cela qui a forgé ma spiritualité et a nourri mon âme. En somme, j’ai mangé beaucoup de cultures dans mon enfance et, surtout, dans le sacré.
En définitive, c’est cette disposition d’esprit qui a rendu possible l’architecture du « phonogramme Lambarena » qui est la rencontre de deux sacrés : la passion de Jean Sébastien Bach à travers certaines citations et certaines musiques traditionnelles sacrées par le biais du rythme, élément dominant dans la musique traditionnelle, car Bach est le plus rythmicien des musiciens classiques.

Vous êtes sans conteste l’un des artistes les plus doués et les plus complets de votre génération. Comptez-vous avoir eu la carrière que vous méritez ?

J’ai toujours considéré qu’il y a le succès populaire et le succès d’estime. Si succès il y a eu me concernant, c’est le succès d’estime et je suis très reconnaissant vis-à-vis de celles et ceux qui m’ont accordé leur aimable attention.
Toutefois, je dois dire qu’en 2015, l’Onu m’a fait l’honneur de me désigner parmi les seize icônes de la culture mondiale. Je leur en suis très reconnaissant et ce d’autant plus que je ne m’y attendais pas.

Quel regard faites-vous de la scène musicale gabonaise aujourd’hui ?

Personnellement, je trouve que les jeunes artistes font la musique de leur temps. Par contre, je déplore l’absence d’une société de droits d’auteur. En effet, l’érection d’une société de droits d’auteur, c’est de promouvoir des auteurs. Je déplore aussi l’absence des salles de spectacle, de théâtre où les artistes pourraient faire étalage de leur talent et les développer.
Je regrette, en outre, que les grands médias nationaux n’offrent pas un espace médiatique suffisant pour les artistes dans leurs publications.
Finalement, j’estime que les artistes gabonais, dans leur ensemble, se battent à armes égales avec d’autres artistes du continent à l’exemple de Shan’L, récemment primée « Meilleure artiste féminin de l’Afrique centrale aux Primud ». Félicitations et encouragements.

Vous êtes une légende de la musique africaine, de la musique gabonaise en particulier. A 78 ans, qu’est-ce que nous pouvons vous souhaiter, Pierre Akendengue ?

Que me souhaiter ?
Je souhaite que vous gardiez de moi, si possible, le souvenir d’un artiste qui aura œuvré toute sa vie pour la réhabilitation du rêve dans la politique et dans la chanson.
Un rêve de beauté, d’égalité et de fraternité, rêve d’unité et de liberté, rêve d’humilité, de vérité, rêve de justice, avec l’espoir que ces rêves soient traduits dans le comportement des uns et des autres, sans omettre l’immense besoin de l’être humain d’aller vers l’autre avec sa différence, de s’ ouvrir à l’autre dans sa différence et de s’enrichir de cette différence-là.
En d’autres termes, comme l’aurait dit Mao Zedong ou Mao Tsé-toung, fondateur de la République populaire de Chine : « chez autrui, on emprunte la technique (se complexifier), pas la culture garder sa personnalité de base pour se perpétuer ».

Propos reccueillis par GPA

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