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De la domination coloniale à l’Etat-nation : L’introuvable bourgeoisie gabonaise

Les sociétés gabonaises ont connu plusieurs bouleversements socio-historiques depuis le 15è siècle. En effet, celles situées sur la côte ont subi la ponction de la traite atlantique. Les conséquences de ce « commerce honteux » continuent d’impacter les sociétés locales. De fait, ceux qui ont subi la traite pratiquaient eux-mêmes l’esclavage, car ces sociétés comportent des « hommes libres » et les « esclaves ». La traite a entamé leur confiance. Les sociétés fang égalitaristes sont les seules à ne pas pratiquer l’esclavage.

Le choc colonial a bouleversé les sociétés locales et provoqué une mobilité dite structurale. Autrement dit, tout le monde se retrouve sous la domination coloniale lesté des positions originales. Les dominants et les dominés devenant tous des colonisés. Mais des indocilités persistaient, car les sociétés locales sont bien sujettes de leur histoire. Les sociétés gabonaises s’en sont mieux sorties qu’ailleurs. Elles ont retravaillé le procès colonial. De fait, le Gabon fut une colonie d’exploitation et non une colonie de peuplement.
Il y avait donc au Gabon non pas des colons comme aux Amériques (Européens), au Liberia et en Sierra-Leone (colons noirs américains et britanniques). Ou alors comme en Algérie (Européens méditerranéens). Et en Afrique australe et orientale (Blancs et Indiens), mais des coloniaux, c’est-à-dire des profiteurs d’occasion qui se contentent d’exploiter les ressources naturelles et humaines.
Le paradoxe gabonais fut que ce n’est pas la colonisation qui a détruit les cultures gabonaises, mais ce furent les Gabonais eux-mêmes, notamment sous le régime néfaste Bongo-PDG. Et l’on ne dira jamais assez que ce furent les dénonciateurs irréductibles de Léon Mba qui furent la base sociale du régime Bongo-PDG. De fait, tous ceux qui formaient le gouvernement éphémère (à l’exception de Jean-Hilaire Aubame-Eyeghe) du 18 février 1964 furent les caciques du système Bongo. Ce sont eux qui ont mis en place et consolidé le régime autoritaire cinquantenaire, car ils n’avaient pas de culture démocratique. Ils se sont auto-réfutés. Leurs enfants ne parlent pas les langues ni ne maitrisent les cultures gabonaises. Or, aucune société ne peut évoluer sans un socle culturel. Cela explique le délitement existentiel du Gabon.

Les sociétés évoluent parce que les élites circulent

Ainsi les valeurs se transmettent de génération en génération. Chaque génération aura ses dérivations. Elle peut soit s’inscrire dans le sillon de la précédente, soit s’adapter aux nouvelles réalités. Cela dit, le Gabon n’était pas un pays souverain envahi et conquis par la France, mais des sociétés éparses et autres « magma inconstitué » regroupées sous l’impérium français. Ce vivre-ensemble n’a jamais été repensé, c’est-à-dire repenser le lien social et inventer un nouveau lien politique. Les premières élites gabonaises étaient donc des « évolués ». Elles constituaient la fameuse « race gabonaise » (sans connotation biologique ici) au sein de l’AEF. Ce qui signifiait que ceux qui se sont un peu arrachés à leur terroir et fréquentaient les Blancs avaient des valeurs solides. Ils furent l’ossature d’une bourgeoisie naissante, mais sans ressource autonome, car leur autonomie sociale, ils la devaient au salariat colonial. Les enseignants du primaire, nos maîtres et maîtresses, ainsi que les employés de bureau publics ou privés étaient le substrat de cette bourgeoisie naissante. Son capital était plus culturel qu’économique.
Cela dit, formés aux cultures gabonaises ils étaient de bonne facture sociale. Ces valeurs étaient transmises à leurs enfants à travers les trajectoires entre le terroir et la situation coloniale. L’école républicaine et les chantiers de bois furent de formidables vecteurs d’identité nationale. Les résultats étaient visibles et positifs. Les enfants étaient doublement bien éduqués. Ils maîtrisaient les deux mondes. Ces pionniers ont imaginé et construit le Gabon moderne : Léon Mba, Jean-Hilaire Aubame, les Gondjout, Issembe, Georges Damas Aleka, Sousatte, Jean-Marc Ekoh, François Meye, André-Gustave Anguilé, Eugène Amogho, Jean-Félix Mbah-Nguema, Paul Henri-Tomo, Germain Mba, Jean-Remy Ayouné, Pierrot Fanguinoveny, Sossa Simawango, Pierre-Auguste Avaro, etc. Hélas, ces illustres Gabonais demeurent inconnus de jeunes Gabonais, tant on leur a fait croire que le Gabon avait commencé avec ABB-Obo (Albert Bernard Bongo-Omar Bongo Ondimba) qui fut, en fait, un intrus entré dans l’histoire du Gabon par effraction. Le Gabon était leur passion et non leur faire-valoir financier. Leur carrière politico-administrative en témoigne. Le travail bien fait était leur credo. Le sens de la patrie leur idéologie. Léon Mba, instruit, connaissait parfaitement le Gabon sous toutes ses facettes.
Cette génération avait donc une certaine idée du Gabon. Elle savait ce qu’elle voulait faire du pays. Leurs enfants étaient (et demeurent) dépositaires de ces valeurs saines. Cela explique le respect dont bénéficiaient les étudiants gabonais à l’extérieur. Tout le monde s’inscrivait dans cette logique.

Les sociétés gabonaises avaient des interdits

Et étaient immunisées contre la permissivité dévastatrice et l’aliénation actuelles. Les acquis sociaux de la période historique post-coloniale ont permis de former et de soigner dans des conditions normales jusqu’au seuil des années 80. Cela dit, n’ayant aucun capital économique et leur capital culturel dévalorisé par l’arrivée des « surdiplômés » (de nombreux faux diplômés, je citerai des noms un jour), cette bourgeoisie a subi de plein fouet un déclassement social de facto. De fait, le Gabon, bien que stratifié, était une société de proximité sociale et non de distance sociale, car sa structure sociale était ténue. Les enfants des bourgeois – tous d’extraction rurale – allaient dans les mêmes écoles que les autres enfants. Une vraie mixité sociale découlant sur une mobilité sociale nette. L’ascension d’ABB, ancien agent du courrier au ministère des Affaires étrangères en 1961, est la parfaite illustration de ce renversement sociétal et politique.
En effet, il est curieux qu’un type que personne ne connaissait, arrivé au Gabon en 1961, qui ne connaissait pas le pays profond, soit devenu président de la République en moins de sept (7) ans de présence au Gabon. Ceci à la barbe et au nez des valeureux sus-nommés. Un exploit sans précédent ! Aussi, tous ceux qui défendaient l’idée selon laquelle l’autoritarisme supposé de Léon Mba était la conséquence de son « ignorance », alors que pour quelqu’un supposé ignorant, il était en réalité éduqué que ce fut en français ou en langues gabonaises, y compris le sango, se sont pourtant prosternés devant ABB-Obo pendant 42 ans. La vraie bourgeoisie naissante gabonaise a été remplacée par un régime de vauriens dépourvus de tout projet historique. Et Il n’y a, en 54 ans, aucune lisibilité idéologique. Où se situe le PDG sur un axe idéologique ? Quel est son bilan ? Ainsi, peut-on voir un socialiste marxiste s’allier à Obo, qui était de droite. Un social-démocrate auto-proclamé incapable d’expliciter sa posture idéologique. Cette versatilité dévoile un situationnisme débilitant qui n’a d’égale que la vacuité de leur posture idéologique. Des politiciens attrape-tout qui se livrent à la génuflexion le temps d’un séjour gouvernemental.

Ils n’ont rien appris ni rien oublié

Cette pseudo bourgeoisie, qui n’a ni capital culturel, ni capital économique, ni capital social solide, s’appuie sur l’autoritarisme. Ce qui est un signe de faiblesse. Alors que le Gabon offrait des opportunités à tout le monde, ils ont mis les barrières à l’entrée. Des marxistes-léninistes ou maoïstes parisiens deviennent des satanistes, une fois rentrés au pays, qui tuent des enfants en utilisant leurs corps, dit « pièces détachées », voire en les livrant aux lions. Même de faux « nganga » cupides gabonais se livrent à ce commerce honteux. Ils ont ainsi détourné le sens de nos pratiques spirituelles. D’aucuns ont parcouru le monde en quête de gourous « protecteurs » à des fins de rituels politiques. En conséquence, ils n’ont transmis aucune valeur solide typiquement gabonaise à leur progéniture, car ce qui caractérise une bourgeoisie c’est sa capacité à se soucier de son devenir et donc transmettre un héritage à ses descendants. Elle a donc une mémoire, une histoire et des ambitions nationales.
En revanche, Obo et sa clique ont vulgarisé le Gabon au point que le pays n’a aucune identité. Les classes moyennes urbaines se sont inspirées de ces valeurs négatives. Ces dernières bloquent toute possibilité de changement, car elles sont conscientes de la fébrilité de leur position sociale. Aucun de leurs descendants ne brille. Pis, ils s’inscrivent dans la logique des parents : dominer, piller le pays et réprimer. C’est la nouvelle loi des prophètes. En réalité, une bourgeoisie a un projet historique qui s’appuie sur un héritage. Elle se dote d’institutions adéquates qui permettent à un pays d’avancer.

Le mérite républicain est un exemple

Au Gabon il a cédé sur les fourches caudines de l’opportunisme et de la délation. Le délitement de Libreville et du Gabon est la conséquence directe de cette impéritie. La ville se noie alors que tous les décideurs y résident. Ils voyagent à travers le monde, mais n’y apprennent rien. Ils ont oublié leurs terroirs. Nous ne voulons être ni Dubaï ni Singapour, mais un pays authentique ouvert au monde. Où sont nos ingénieurs capables de nous expliquer le délitement de toutes les zones urbaines gabonaises sous l’eau ?
Une bourgeoisie se réclame de valeurs saines. Elle se soucie donc de son environnement. Elle craint le déclassement. Ce fut, par exemple, le cas en France au XIXe siècle avec la peur de la disparition sous la menace des épidémies de masse très répandues au sein du prolétariat. Cette peur des masses a contraint la bourgeoisie qui fit pression pour l’instauration d’une prophylaxie publique radicale.
En effet, les sociétés traditionnelles européennes, bouleversées par la révolution industrielle anglaise et la révolution française, ont dû se repenser. Dont la naissance des sciences sociales. Le positivisme fut le socle de l’idée républicaine en France. Par exemple, le Baron Haussmann a dégagé Paris des miasmes avec de larges avenues pour assainir les espaces publics. Les pseudo bourgeois gabonais, qui sont des parvenus, n’ont pas une haute opinion d’eux-mêmes, car n’ayant aucune autonomie existentielle, ils préfèrent subir. Cette culture de soumission a gangréné tout le corps social, car pour déconstruire une dérive, il faut avoir des valeurs sûres. Mais quand vous dépendez de quelqu’un, vous n’y pouvez rien. Il vous dicte votre conduite. On voit ainsi de petits ignares morigéner les vieux en violation de toutes nos valeurs traditionnelles et ancestrales.
L’anthropologie a créé le mythe des « sociétés de l’être » que seraient les sociétés africaines. Et les « sociétés de l’avoir » dites occidentales. Cette coupure relève du «culturalisme traditionnaliste », car ici l’être c’est l’avoir. Donc contrôler les ressources, en conséquence l’Etat. Ceux qui y sont s’accrochent à tout prix. Ils ont de l’argent, mais, sans valeur sûre, ils subliment les futilités. La sociologie comparative historique démontre que sans une bourgeoisie solide, aucune évolution n’est possible. Les théories de la modernisation et de la dépendance ne sont pas pertinentes devant des sociétés aussi complexes que celles du Gabon.
De fait, le mimétisme occidental a formé un monstre sociétal qui semble, pour l’instant, inextricable. Quant à la théorie de la dépendance aminienne, elle implose sous son réductionnisme. L’ironie de l’histoire c’est que ce sont les partisans de la théorie de la dépendance qui ont constitué l’ossature du régime Bongo-PDG. Et, paradoxalement, sous leur règne, jamais le Gabon n’a été aussi extraverti.

Comme Orphée ils ne regardent jamais en arrière

Ils foncent sans réfléchir. Une incroyable fuite en avant débilitante. Cette anomie généralisée est pourtant un défi à relever. Mais nos petits bourgeois parvenus n’en ont cure. Ils vivent au jour le jour sans perspective. L’argent circule au Gabon depuis 60 ans, mais demeure dans les arcanes du pouvoir. Le peuple, lobotomisé par 54 ans de bourrage de crâne, est devenu fataliste. En effet, on leur a promis le « développement » avec l’unité nationale derrière «Yaya Bongo», puis le développement par la démocratie depuis la Conférence nationale. Mais toutes ces fariboles n’ont abouti qu’à la restauration autoritaire. Le coup fatal aura été 2009 avec « l’émergence 2025 » de «Ya Ali ». Ce terme bateau qui ne fut qu’une entourloupe d’Abo et sa bande pour piller le pays.
Douze ans durant, ils ont dévergondé les finances publiques et mis le Gabon sous terre. Tout discours annoncé d’Abo se résume à un catalogue d’épicier. Cela dit, il subsiste des Gabonais immunisés contre cette épidémie de l’insignifiance, mais cela exige un travail de fond. Une introspection aussi bien individuelle que collective.

Le Gabon dispose de moyens financiers énormes

Mais il manque de ressources humaines adéquates. Il faut une meilleure allocation des ressources et des politiques publiques adaptées aux réalités nationales. Les rescapés devraient donner le change et invoquer l’originalité gabonaise perdue dans les méandres du bongoïsme. Il n’y a pas de raccourci pour le progrès. Pas de bourgeoisie, pas développement possible. Etre Gabonais cela ne s’improvise pas. Cela s’hérite. La présidence gabonaise se mérite.
Aussi, la direction du pays doit être impérativement assumée par des gens qui maîtrisent aussi bien nos langues que nos coutumes. Donc qui ont un lien anthropologique avec nos ancêtres et le pays profond. Ces derniers gouverneront enfin le Gabon pour la prospérité de tous et non la leur. Il en va de la sécurité nationale. Et c’est un impératif républicain.
En effet, il convient d’en finir avec des aventuriers transplantés dépourvus d’imagination politique et ignorants du terroir à la tête du pays qui ont profité du Gabon sans le construire.
Y-a-t-il encore des Gabonais dans l’espace public ?

Aristide Mba

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