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Entretien avec M. Alexis Abessolo : « En bas on a vu des cadavres, en tout cas des corps ensanglantés par terre »

Dans un entretien accordé à notre journal, Alexis Abessolo est revenu non seulement sur la crise post-électorale de 2016 qui secoue encore le pays, mais aussi sur la politique publique en matière de culture au Gabon. De même, il a éclairci l’opinion par rapport aux rumeurs qui le voyaient candidat aux législatives en cours de préparation.

Mingoexpress : M. Alexis Abessolo, bonjour et merci d’avoir répondu favorablement à notre invitation. Homme de culture et citoyen ayant une expression politique souvent connue, vous avez été acteur et témoin des évènements du 31 août 2016. Le Gabon a commémoré, le week-end dernier, les deux ans du massacre perpétré au QG de Jean Ping. Vous avez vécu en live ces moments, vous étiez sur place. Vous ne vous êtes jamais exprimé sur la question. Qu’est-ce qui s’était passé ce jour au QG de Jean Ping ?

Alexis Abessolo : Bonjour. Je voudrais d’abord faire un détour dans le passé. En 2009, j’étais engagé auprès de Mba Obame. Je ne dirai pas que j’étais l’homme stratégique, mais il m’avait personnellement appelé chez lui pour être à ses côtés, en tant que petit frère, pour l’aider à la course à la présidentielle de cette année-là. C’est comme cela, lorsque Jean Ping arrive – je n’ai pas d’affinités personnelles avec lui – que je m’étais dit que c’est le même combat politique entamé sous Amo qui se poursuivait. J’avais donc suivi Ping à cause d’Amo que je voulais honorer et pour la démocratie parce que je suis un passionné de la démocratie. Je veux que le bulletin de vote soit notre guide. Je me retrouve chez Ping parce que j’avais un rôle à jouer dans l’évènementiel (artistes, meeting final). Ce jour-là, les routes étaient presque barricadées partout. Il était difficile, voire dangereux de sortir. Nous avions fait une marche de protestation pour dire que ce qui se tramait n’était pas acceptable. J’avais mesuré le risque de partir des Charbonnages pour rejoindre chez moi à Angondjé. ça fait quand même 5 kilomètres. J’avais alors décidé de rester au QG de Jean Ping. En même temps je me dis que c’était une malchance et en même temps je me dis que c’était une chance parce que j’ai été là le témoin de ces événements. Je n’aime pas parler de cette folle journée. Jusqu’aujourd’hui, quand je passe par là et que je vois ce bâtiment-là, j’ai toujours des frissons, je suis toujours traumatisé. J’avais vu des choses que je ne veux décrire… (ouf) mais en même temps je n’ai pas peur des mots.

Mais c’est l’histoire du Gabon tout ça…

Oui, si vous voulez qu’on aille dans les détails. J’étais au 2è étage où était basé le secrétariat (administration) de la campagne de Jean Ping. C’est là aussi que la compilation des résultats se faisait. Je me retrouve là après la marche de protestation. Mon petit frère me laisse les clés de son bureau comme lui il était véhiculé et rentrait chez lui. Mais moi je ne pouvais plus rentrer à Angondjé sans véhicule. Je devais donc passer la nuit dans ce bureau. A 22 heures, j’avais reçu un coup de fil d’un ami qui m’avertit que ça va être chaud au QG de Ping. Il me disait de faire attention. Je lui avais répondu que j’étais déjà là et que, de toutes les façons, tout est ceinturé dehors par les forces armées. Plus tard, un des collaborateurs du couple Gondjout me fait savoir que Chantal et son mari occuperont le bureau. Je leur remets les clés et je monte au 4è étage qui abritait la communication de Jean Ping. J’y retrouve des amis. Pendant qu’on y était, des camions de la garde républicaine approchaient le site. Dans un premier temps, on s’était dit que c’était pour influer et faire disperser les jeunes. Parce que des groupes étaient quand même allés titiller les forces de l’ordre stationnées vers l’échangeur. Il faut avouer que les enfants étaient les premiers à aller sur la route pour les titiller. On pensait que les forces de l’ordre voulaient reprendre la main simplement pour enlever tout ce qu’il y avait comme barricades érigées par les jeunes. Mais, à notre surprise, à partir de 23 heures, on avait commencé à entendre des rafales de tirs. Le vénérable Alfred Yeyet, comme il est très grand de taille, avait failli prendre une balle à la tête, n’eut été la baie vitrée… C’est à partir de là vraiment qu’on réalise que c’est réel ce qui se passe dehors et en bas. La suite vous la connaissez. On a passé des moments très difficiles. On a récité la prière « Je vous salue Marie » des centaines et des centaines de fois. On entendait des tirs sans répit et les cris qui venaient de partout en bas. Il y a quand même eu un miracle sur notre porte. Vers 4h du matin, ils avaient essayé en passant par les escaliers de défoncer notre porte, mais ils n’y parvenaient pas. La porte, comme par enchantement, n’a pas cédé. Finalement, ils sont passés par le côté des balcons de l’immeuble pour défoncer la baie vitrée. Ils nous ont trouvés dans la pièce. Ils ont eu une communication assez sympathique en disant que « nous sommes des Gabonais comme vous. On ne peut oser tirer sur vous. Nous vous demandons simplement de mettre les mains sur la tête et de descendre tranquillement. Ne faites pas de gestes déplacés. A ce moment-là nous serons en situation de légitime défense pour tirer. Vraiment, chers frères, le Gabon est un et indivisible. Nous sommes de la gendarmerie. C’est pour des questions de sécurité. Vous sortez d’ici tranquillement et en bas vous montez calmement dans les camions et vous serez affectés dans les différents camps où vous serez interrogés. S’il n’y a pas de problème, vous serez relâchés sans complication. Si on trouve qu’il y a des éléments suspects, que tel élément n’est pas cohérent, on pourra vous garder ». Nous sommes sortis. En bas, on a vu des cadavres, en tout cas des corps ensanglantés par terre. Un des agents m’avait reconnu et m’avait demandé ce que je faisais là. Je lui ai dit que j’avais une opinion. Il a cherché à me soustraire en disant qu’« on va essayer de maquiller que vous avez été trouvé ici parce que vous avez été loué pour apporter la logistique de sonorisation ». Je lui ai dit que je préférais assumer et que j’avais des opinions politiques comme tout citoyen. Il m’avait demandé de rejoindre le groupe des leaders. J’avais refusé, estimant que je devais être traité comme tout le monde. Mais sur insistance, j’ai été conduit où il y avait les leaders. Et, finalement, ça été une erreur parce que nous avons fait une nuit supplémentaire dans des conditions épouvantables.

Peut-on retenir de vos propos que tout le monde avait tiré, sauf la gendarmerie ?

Je ne peux le dire comme ça. Mais je tire quand même un chapeau à la gendarmerie pour la manière dont les gendarmes nous avaient pris en haut. Je ne peux dire qui a tiré ou pas. Parce que nous étions quand même au 4è étage et je ne pouvais voir ce qui se passait en bas.

Le journal « l’union » a rendu publique ce mercredi la liste des candidats aux législatives. Mais vous n’y êtes pas. Pourtant une rumeur a circulé sur votre éventuelle candidature à Minvoul (Woleu-Ntem). Votre candidature a-t-elle été finalement rejetée ou était-ce une fausse rumeur ?

La rumeur a commencé à Libreville, à Akanda, au 2è arrondissement, puis au 1er arrondissement de Libreville, ensuite au 6è arrondissement. D’autres partis m’ont proposé Oyem, au 1er arrondissement, chez mes oncles, et ensuite à Minvoul d’où mon père est originaire. C’était réel. D’abord, je voudrais remercier les gens qui ont pensé que j’étais un bon candidat et que je pouvais apporter quelque chose dans ce domaine qu’est la politique. J’ai été tenté, c’est vrai. Mais étant très traditionnaliste, parce que je suis un enfant du village, j’ai estimé que venir faire la politique dans l’Estuaire me gênait un peu. Je voulais participer dans mon terroir. J’avais donc barré cette option de l’Estuaire. Ensuite, j’ai vu Oyem, qui est ma ville maternelle. Oyem, c’est l’Egypte et Minvoul c’est Israël. Mon père est venu de l’Abola, par Bolossoville. Je suis Essabdzan. Et donc mon père arrive à Oyem autour de la fin des années 1940 et les gens d’Oyem l’adoptent et lui donnent leur fille. Ma mère est Nkodjé. On est né là. On a tout fait là. Je voulais donner à Oyem tout ce qu’elle m’a donné en allant la défendre à l’Assemblée nationale. Mais je suis un « mone ka’a », c’est-à-dire le neveu. Il me fallait nécessairement obtenir leur onction. Mais je les ai trouvés hésitants. J’avais des chances réelles de passer, même au premier tour. Minvoul était la troisième option. Je n’y suis pas allé plus de 10 fois depuis que je suis né. Je voulais renouer avec mes origines paternelles et porter le projet de développement des Minvoulois. J’entendais leur dire que vous ne me connaissez pas, mais le droit coutumier veut que je sois le fils de cette contrée. C’est plutôt à Oyem que je dois négocier quelque chose, pas ici.
Enfin, je ne voulais pas fondre dans un parti politique. Parce que mon parti politique c’est la culture, c’est la musique dans laquelle je rassemble le plus de Gabonais que je ne l’aurais fait dans un parti politique. Ça a été la bataille avec les hommes politiques. Pour la première fois j’ai été avec le président Bongo (Omar) en 2005, avec le président Amo en 2009 et avec le président Ping en 2016. Je leur ai demandé de me soutenir parce que moi aussi j’ai beaucoup fait pour eux. Mais j’ai senti qu’ils ne voulaient pas. A ce niveau il fallait que je réfléchisse. J’ai mesuré le risque d’être indépendant. Le combat est plus porté entre le PDG et l’opposition. Un indépendant serait mal compris ou assimilé, à tort ou à raison, à un parti politique. Ce que je ne voulais pas. J’ai donc pris la décision de me retirer non pas par peur ou par doute. Mais j’étais candidat au 1er arrondissement d’Oyem. Et puis à l’Assemblée nationale, je risquais de ne plus faire la musique.

Vous êtes un pur produit de l’UOB ; que ce soit sur le plan académique comme sur le plan artistique. Quel est votre regard sur l’UOB aujourd’hui ?

C’est un peu gênant de répondre parce que mes anciens camarades à l’internat, dans les classes, sont devenus des enseignants là-bas. Mais c’est évident que l’UOB a beaucoup baissé. Le niveau des étudiants… Mais c’est la crise générale de l’éducation dans le pays qui frappe l’UOB.

La politique culturelle aujourd’hui semble avoir fait des avancées. On note les droits d’auteur, la fête des cultures, la multiplication des nouvelles chaînes de télévision et de radio aussi… Tout ceci n’a-t-il pas un impact positif sur la production culturelle gabonaise ?

Ces chaînes dont vous parlez ne sont pas regardées.Vous mettez vos chansons à la première chaîne, pendant des mois elle ne décollera pas. Mais si vous passez à Trace (Bouquet Canal), ça a plus de chances de prendre tout de suite. Les gens sont captés sur Canal. Et on ne passe pas à Canal n’importe comment. Il y a des critères de production à respecter (thème, couleurs, scénarios, musique…). Ensuite, la nouvelle génération, qui produit actuellement vaille que vaille, fait passer quel message exactement ? On assiste davantage à une dépravation des mœurs. On chante le kobolo, la prostitution, etc.

Les pouvoirs publics doivent agir énergiquement. On a quand un socle culturel et moral à respecter bien qu’on soit artiste. On défend un certain idéal de société. On ne chante pour chanter, mais pour dire des choses utiles à son temps, à la société et au développement. On assiste à une baisse de la qualité de la production.
Sur le plan théorique, les droits d’auteur sont une avancée. Mais sans vouloir mettre mal à l’aise le ministre de tutelle, il y a un problème de mise en œuvre. Vous connaissez les sommes modiques versées aux auteurs ? Je ne veux pas citer les noms des gens et les montants qu’on leur a versés. Mais ce n’est pas encore ce qu’on espérait. Ailleurs, c’est une industrie qui rapporte gros aussi bien pour les artistes que pour l’Etat (fiscalité). Vous prenez les compagnies de téléphonie mobile, les brasseries Sobraga qui contrôlent le réseau des bars et autres débits de boissons… Il suffit de créer une taxe, si petite soit elle, vous la multipliez par le nombre de personnes concernées (tv, radios, bars, compagnies de téléphonie…) à l’échelle nationale, ça représentera des milliards. Il faut que l’artiste vive de son travail.
Gabon 9 provinces est une bonne initiative, mais toute la culture ne se résume pas qu’à la chanson et à la danse. Il y a d’autres pans de notre culture à valoriser. Et puis, ce sont des occasions justement pour donner des moyens aux artistes, mais combien est versé aux artistes en guise de soutien de l’Etat à travers leur participation ? Cette année on est à la deuxième éditon. C’est bien, mais il faut plus de moyens pour les artistes. J’ai été très content qu’il y ait eu 200 000 personnes à la soirée du Woleu-Ntem. Pas que c’était tous les Woleu-ntémois, mais parce que le Woleu-Ntem a présenté des choses qui ont attiré tout le monde. Je regrette qu’un ministre de la République ait dit qu’Alexis n’a qu’à laisser tomber s’il ne veut pas participer. Mais je me dis que si l’Etat ne donne pas un million ou deux à un artiste gabonais, qui le fera ? Ce type-là n’a rien compris.

A quand la prochaine sortie ?

Je la ressens pour fin 2019.

Quel est votre lecture de l’opposition aujourd’hui et surtout à la veille des législatives ?

En 2016 déjà, il y a eu deux tendances. Ceux qui pensaient qu’il ne fallait pas y aller parce que le jeu est truqué et ceux qui pensaient qu’il fallait y aller. Il faut que ceux qui partent aux élections aient toutes leurs chances et assument leur décision. Mais il ne faut que pas ceux qui sont contre les traitent de tout et de rien. Si ceux qui font la résistance estiment avoir raison, seul le temps nous le dira. Mais je pensais qu’on allait appliquer la stratégie du siège unique pour contrer les candidats PDG qui viennent bien équipés financièrement. A Oyem, on voit, au 2è arrondissement, comment l’opposition a deux candidats sur le même siège. Il faut que les deux camps de l’opposition se respectent. Les PDGistes sont des frères. Nous ne sommes pas des ennemis. Le Gabon est un et indivisible. Je l’ai dit au début que je suis un passionné de la démocratie.

Votre mot de la fin

Je voudrais vous remercier. Votre ligne éditoriale me plait parce que vous êtes restés constants. Je demande aux Gabonais qui vont aux élections qu’ils le fassent dans la paix. Ces élections sont une opportunité de sortir le pays du catalogue des pays qui n’acceptent pas la transparence électorale. Que le candidat qui gagnera dans les urnes soit aussi proclamé vainqueur.

C’est moi qui vous remercie !

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